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Née en 1976, Croix, France 
Photographe et cinéaste, elle développe depuis plusieurs années un travail dans l’archipel des Comores autour des migrations et des trajectoires de vie dans l’océan Indien. Son film Koropa (2016) tourné entre les Comores et Mayotte, suit l’apprentissage d’un jeune passeur.   

Koropa, film / installation vidéo, Année : 2016, Durée : 19 minutes, Format vidéo : HD, couleur, 16:9, Langue originale : Shindzuani (dialecte d’Anjouan, Comores), Sous-titres : français / anglais, Production : Spectre Productions, Montage : Qutaiba Barhamji, Montage son & mixage : Tristan Pontécaille   

Untitled 1 et 2, 2011, Tirage 1/6, Photographie, Tirage couleur RC procédé RA4, 119 x 149 cm, Collection Frac Réunion 

Q : Comment avez-vous créé Koropa ? Avez-vous entrepris des recherches sur les passeurs de migrants clandestins ?  

Je travaille sur la migration clandestine depuis 2009, d’abord à Rome puis à l’île de La Réunion et Calais. C’est à La Réunion que j’ai eu connaissance de la situation migratoire entre les Comores et Mayotte. J’y ai travaillé trois années successives sur une série de photographies en collaboration avec des jeunes Comoriens clandestins. Leurs récits m’ont donné une première approche du rôle des passeurs. 

En 2013, j’ai pu me rendre aux Comores, seule, dans le but de rencontrer des passeurs. Je souhaitais commencer un travail autour de la figure du passeur. Je savais qu’ils utilisaient de plus en plus d’enfants pour piloter les kwassas à leur place. Ce premier repérage avait pour objectif de rencontrer ces enfants co-pilotes. 

C’est au bout de trois semaines de recherche à Anjouan que j’ai rencontré Commandant Ben et Patron. Cette rencontre fut décisive. J’étais face à une relation entre un enfant et un adulte très complexe et qui soulève beaucoup de questions. J’ai été littéralement « happée » par Patron, son histoire, sa fragilité doublée d’une force farouche et surtout ce à quoi il était destiné. 

Il y avait là des enjeux qui permettaient d’aborder le passage clandestin sous un autre angle. J’ai écrit une courte trame narrative dans la foulée de notre rencontre basée sur l’apprentissage de Patron. Deux jours après notre rencontre, je les filmais en mer pendant cinq jours. L’essentiel de Koropa a été filmé pendant ce premier repérage. Deux années plus tard, j’ai pu à nouveau les filmer pour compléter le film. 

Q : Pourquoi n’avoir pas abordé la question du « salaire » des passeurs ? 

À l’époque, Patron était encore en apprentissage. Commandant Ben est considéré comme un « Fundî » aux Comores : un maître qui dispense un enseignement pour lequel il est respecté. Pour lui, être Commandant, c’est-à-dire passeur, c’est un métier, même s’il est illégal. Les apprentis commencent à être rémunérés lorsqu’ils ont atteint un certain niveau. 

Q : Avez-vous plutôt construit Koropa comme le récit d’un rituel initiatique ou la satire d’un entretien d’embauche ? 

Koropa aborde le passage clandestin comme un rite initiatique. C’était la réalité de Patron et ce qui caractérise sa relation avec Ben. 

Patron a été recueilli par Ben quand il avait cinq ans. Il était depuis en formation pour devenir commandant. J’ai rencontré Patron au seuil de son premier « voyage », déterminant pour tous les deux. Se voir confier à onze ans la barre d’une vedette, avec la responsabilité d’une dizaine de passagers, est une véritable épreuve. Les risques sont réels, la traversée dangereuse. La pression que met Ben est aussi une réalité. 

Q : Vous questionnez le rapport entre enfance et âge adulte dans Koropa. Pourquoi étiez-vous intéressée par cette thématique et comptez-vous faire d’autres films sur ce sujet ? 

À cette époque-là, je travaillais aussi sur un projet avec des mineurs étrangers isolés en France, des adolescents clandestins. J’avais envie de mettre en perspective le rôle des enfants dans le passage clandestin. 

J’ai rencontré beaucoup de passeurs et de jeunes co-pilotes aux Comores. Patron était le plus jeune, et c’est le seul cas « d’apprentissage du métier » que j’ai rencontré. Tous les autres adolescents n’avaient pas été formés pour piloter les vedettes. C’était des jeunes désœuvrés à qui les commandants faisaient miroiter des traversées faciles et de l’argent vite gagné. 

La relation qui unit Patron et Ben est particulière. Il considère Patron comme son fils et en même temps il l’exploite et lui fait prendre des risques à sa place. 

Je continue de les filmer. J’ai pu faire deux autres tournages en 2015 et en 2016. Koropa est le premier épisode d’une trilogie autour de leur histoire. Je prépare en effet un deuxième film court sur Patron qui depuis est parti à Mayotte. Un long métrage est aussi en écriture : M’Tsamboro élargira l’histoire de Patron et Ben au contexte géopolitique des Comores et de Mayotte. 

Q : Où a eu lieu le tournage ? Pourquoi avoir choisi de préciser que l’action du film se passe aux abords de Mayotte, plutôt que de laisser le spectateur se faire sa propre idée et penser par exemple à la Méditerranée ? 

Koropa est filmé en mer entre Anjouan et Mayotte. C’était primordial de contextualiser le film. D’une part parce que je parle d’un phénomène précis qui se passe de cette façon-là dans l’océan Indien. 

D’autre part, et c’est la raison principale, la problématique migratoire entre les Comores et Mayotte est méconnue. On en parle très peu en France alors qu’il s’agit d’une frontière française. 

Mayotte fait partie de l’archipel comorien, occupé pendant longtemps par la France. L’île est devenue le dernier département français en 2011. Les déplacements séculaires entre les Comores et Mayotte sont devenus illégaux depuis l’instauration du visa Balladur en 1995. 

Il y a pour moi des enjeux géopolitiques supplémentaires et un passé colonial français qu’il me semble essentiel d’aborder. 

Q : Les différents bruits m’ont semblé reliés à des instants particuliers, comme un chemin sonore. Y a-t-il un déroulé volontaire ? Comment avez-vous travaillé les effets sonores dans Koropa ? 

Le traitement sonore du film résulte d’un travail minutieux fait avec le monteur son Tristan Pontécaille. 

Dès le tournage, j’ai été fascinée par le son du moteur du kwassa. Lorsque l’on est en pleine mer, de nuit, dans une embarcation aussi fragile, les sons se trouvent amplifiés. Différentes fréquences se mêlent au moteur : le ressac, les voix, les sons au loin et selon notre attention, on perçoit davantage telle ou telle fréquence. 

La séquence d’ouverture du film a été filmée le premier jour. Il y avait une intensité saisissante dans le regard de Patron, une tension palpable dans tout son corps qui ont intensifié ce voyage nocturne. C’est ce que j’ai essayé de restituer par le son. 

Q : Enfin, dans Koropa vous abordez la responsabilité des passeurs de différents points de vue : juridique, émotionnel, social… Que pensez-vous de la question politique du démantèlement des réseaux de « passage » clandestins ? 

Si vous faites référence au démantèlement de la « jungle » de Calais, ou à la chasse faite aux migrants depuis quelques mois à Paris, cela me révolte. 

Ce qu’on surnomme la « jungle » était la reconstitution d’une forme de société indispensable en état de survie. C’était une ville avec son école, ses lieux de culte, ses commerces… Des points de repère qui permettaient aux migrants de retrouver un semblant de normalité et d’y puiser la ressource nécessaire pour se projeter vers l’avenir en attendant leur passage ou l’aboutissement de leur demande d’asile. 

Pour moi, ce démantèlement revient à nier une humanité et disséminer les migrants aux quatre coins de la France ne sert qu’à réduire leur visibilité et leur force commune.